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représenter grétry (1)

Par DANIEL DROIXHE

En 2009, en vue d’un colloque organisé par le Groupe d’étude du 18e siècle de l’Université de Liège, j’ai adressé à sa co-directrice, Madame Françoise Tilkin, afin de le faire circuler, un projet de communication portant sur les portraits et œuvres sculpturales représentant le musicien. J’en reproduis ci-dessous le texte. J’entreprends de donner quelques éléments, parfois sous forme d’ébauche, des notices consacrées à l’époque à ces œuvres.

Gravure
- Les différents états et les variations chromatiques des gravures s’inspirant du portrait de Grétry par Jean-Baptiste Isabey, gravures réalisées par Amédée Félix Barthélemy Geille (1802-1843).
- Les tirages avant la lettre ou définitifs du portrait de Grétry gravé par Adam 1824 (A Paris chez Menard et Desenne, rue Gît-le-Cœur N° 8).
- L’enfance de Grétry » par Wilfrid-Emmanuel Marty (1857), d’après Faustin.
- Le buste sculpté de Grétry, gravure anonyme.
- Le diagraphe et pantographe Gavard, d’après le portrait par Madame Vigée-Lebrun, après 1813.
- Portrait de Grétry, gravure anonyme, 90x85 cm., 1839.
- Portrait par Garnier (Galerie universelle).
- Portrait par Lemoine.
- Portait par A. Martin (?).
- Les états du portrait par Moreau le Jeune (1772).

Peinture
- Vigée-Le Brun, Elisabeth (Paris, 1755- 1842), Portrait de André Ernest Grétry (1741-1813), compositeur, 1785 ; signé, daté, en bas à gauche ; exposé au Salon de 1785, n° 93 ; Versailles, Musée national des châteaux de Versailles et de Trianon.
- Vestier, Antoine (Avallon, 1740 - Paris, 1824), Portrait d'André Grétry, vers 1788 ; localisation inconnue.
- Lefevre, Robert (Bayeux, 1756 - Paris, 1830), André-Modeste Grétry, compositeur, 1809 ; signé ; Versailles, Musée national des châteaux de Versailles et de Trianon.

Sculpture
On évoquera notamment les satires et allusions relatives à la statue liégeoise (réalisation, inauguration, etc.).

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Portrait de Grétry vers 1788 par Antoine Vestier,
localisation inconnue.
Institut de recherche sur le patrimoine musical en France / Euterpe.
Communication de Madame Nicole Lallement,
Ingénieur de recherche au C.N.R.S.


1. LA STATUE DE GRÉTRY ET LA LITTÉRATURE DIALECTALE

Rappelons pour mémoire que, selon Th. Gobert, le projet de « donner le plan d’un monument à élever à Grétry dans la ville de Liège » remontait pour le moins à 1817[1]. Il émanait alors du Comité des Arts et Manufactures de la Société d’Émulation, qui renouvela deux fois l’appel à un « plan » en y adjoignant la résolution du problème posé par la conservation du « legs » que constituait le cœur du musicien. Un architecte parisien finit par décrocher le prix du meilleur projet, mais la Révolution de 1830 en suspendit la réalisation. En 1835, Guillaume Geefs proposait à la Ville d’élever une statue dont le dessin fut accepté l’année suivante et qui serait placée sur la place du Théâtre, dite aussi de la Comédie, aujourd’hui de la République française. Mais ce fut seulement en 1839 que l’on décida de couler en bronze le modèle de Geefs, les fonds n’ayant pu être réunis jusqu’alors pour faire réaliser dans les meilleures conditions la statue à la Fonderie royale de Canons.  Par ailleurs, le choix l’endroit, pour l’érection du monument, fut reconsidéré en 1840 par les autorités communales, qui préférèrent la place de l’Université à celle du Théâtre.

Le poète wallon Jacques-Joseph Pinsar ou Pinsard  donne en 1837 une pièce dialectale intitulée Travaux publics, à Liège, qui semble être demeurée inédite. Cet auteur, né à Liège en 1783, « fut, de son métier, graveur sur armes », a écrit autrefois J. Defrecheux[2]. On doit à J.-M. Baps de l’avoir remis en évidence[3].  Pinsar avait une spécialité : la réalisation des vignettes et des marques de fabrique pour les manufacturiers de tabacs  U. Capitaine y ajoute la décoration ou ornementation de tapisseries, cartes, fleurons d’imprimerie ou encadrements d’affiches.

Pinsar écrit dans cette pasquille :

Les Flaminds vantèt leû Brussèles,
Les Flamands vantent leur Bruxelles,
sès palås, s’ parc′, sès fèrés tch’mins ;
ses palais, son parc, ses chemins de fer ;
conv’nez qu’ nosse Lîdje èst co pus bèle
convenez que notre Liège est encore plus belle
ossi bin di d’ foû qui di d’vins.
aussi bien du dehors que du dedans.
Nos n’avans nin manneken pisse,
Nous n’avons pas manneken pisse,
mês d’abôrd nos vièrans Grétry,
mais d’abord nous verrons Grétry,
èt l’ passèdje a l’abri d’ frèhis
et le passage à l’abri de ce qui mouille
po s’î rapoûler lès d’zeûris.
pour que s’y rassemblent les flâneurs.

La référence à Grétry s’inscrit donc très exactement dans la chronologie de mise en œuvre du monument. Il fallut attendre le 18 juillet 1842 pour voir les autorités inaugurer celui-ci, en présence de Meyerbeer et de Mendelsshohn. L’événement connaît un écho dans une autre pièce dialectale, due à cet attachant trio d’amis que forment Théophile Fuss (1810-77), Adolphe Picard (18179) et Alphonse Le Roy (1822-1896). M. Piron a évoqué dans son Anthologie de la littérature dialectale de Wallonie ce groupe qui se présente sous les initiales « F.L.P. »[4]. Relatant leurs débuts dans le domaine des lettres wallonnes , Le Roy raconte qu’ils prirent notamment pour objet de leurs moqueries, en 1842, « la tour de Saint-Pholien qu’on venait d’achever[5] »,  et poursuit :

À quelques mois de là, grande fête à Liège, pour la double inauguration du chemin de fer et de la statue de Grétry, remplacée, depuis, sur la place de l’Université, par celle d’André Dumont. Quelques épisodes bouffons marquèrent la cérémonie des Guillemins : nous nous montâmes la tête, et le soir ou plutôt la nuit même, le Pot-pourri so les fiesses di Julett (près de trois cents vers et deux parodies de discours officiels) se trouva composé tout entier.


La statue de Grétry en face de l’Université, avant 1866.
Liège, Musée d’Architecture ; Gobert, t. XI, illustration 2902[6].




Autre photographie de la statue de Grétry en face de l’Université.
D’après Henri de Curzon. Grétry. Paris : H. Laurens. S.d., p. 113. 

C’est à la statue telle qu’elle fut primitivement localisée que se réfère le poète-ouvrier  Jean-Joseph Dehin (1809-71) dans l’Apolodjèye èt critike di saqwants monumints lîdjwès. Celle-ci, dans un exemplaire de la Bibliothèque des Dialectes de Wallonie, porte manuscrite la date de 1852[7]. La pièce connut au moins trois éditions chez le Liégeois Carmanne et figure dans le recueil « bérangerien » du Vèritåbe Lîdjwès filosofe. L’Apolodjèye se présente comme le discours adressé par un cicerone du cru à un Parisien à qui l’on montrera quéquès råretés de la ville. La visite commence par le centre historico-institutionnel de celle-ci. « Loukîz, vola l’ palås di nos vîs princes di Lîdje. C’èst dè bon gotike, come vos vèyez. Il èst ratîtoté par nosse petit Chåle Delså, architèke dèl Province » : « Regardez, voilà le palais de nos vieux princes de Liège. C’est du bon gothique, comme vous voyez. Il est rafistolé par notre petit Charles Delsaux, architecte de la Province ». Après que l’on se soit attardé à l’examen du « pont Notger », de la « prison des Maires », sur la place du Marché, et surtout de la « fontaine de fer » que le peuple appellera longtemps le « calorifère »[8], voilà que l’on gagne par la rue « ma Tante Sara » et le marché au fromage de la place Saint-Denis l’actuelle place du XX Août.

Passans po cisse rowe-cial, asteûre.
Passons par cette rue-ci, maintenant ;
Vos vêrez vèyî nosse Grètry ;
Vous viendrez voir notre Grétry ;
vos-alez vèyî ’ne bèle posteûre
vous allez voir une belle statue
qui fêt l’oneûr di nosse payis.
qui fait l’honneur de notre pays.
Èdon ? parèt, c’èst-admiråbe !
N’est-ce pas ? que vous semble-t-il, c’est admirable !
C’è-st-on tchîf-d’oûve atîtoté.
C’est un chef-d’œuvre bien ajusté.
Il è-st-ènèrî come in åbe
Il se tient en arrière comme un arbre
sol plèce di l’Ûnivêrsité.
sur la place de l’Université.

« La statue est belle », convient le visiteur français, « mais croyez-vous qu’il soit ressemblant ? – Come deûs gotes d’êwe ; c’èst lu tot tchî » : « Comme deux gouttes d’eau ; c’est lui tout craché ».  Il y a pourtant comme un défaut, poursuit le touriste. « Lequel, s’il vous plaît ?», demande le Liégeois. « Ce sont les plis de sa redingote. On dirait qu’ils soient cloués. À la vérité je ne comprends pas quelle était la pensée de l’artiste de faire un pli si peu naturel ? » Èt bin ! dji v’s-èl va dîre, mi : c’èsteût po li fé vèyî s’ jambe !, « Et bien ! je vais vous le dire, moi : c’était pour lui faire voir la jambe ! ». Un autre détail attire l’attention. Que tient-il donc dans la main droite ? C’è-st-on cigåre, dji creû, « C’est un cigare, je crois ». Mais non, c’est plutôt un crayon. « Ça se pourrait », admet le bon Liégeois…

Les observations continuent. Pourquoi donc ne pas avoir placé la statue « sur un beau piédestal de granit, de préférence à ce placage de marbre blanc d’Italie » ?  Ç’åreût stu trop nåcionål, èdon, çoula, « ç’eût été trop national, n’est-ce pas, cela », èt on n’åreût nin vèyou l’ vért-di-gris come vola qu’on veût,  « et on n’aurait pas vu le vert-de-gris comme voilà qu’on le voit ». Et puis, continue Le Parisien-tête-de-chien, le grillage qui entoure le monument est bien « mesquin ». Celui-ci ferait à coup sûr « plus d’effet sur la place du Spectacle ».

On voit que l’idée d’un retour vers le Théâtre, face à l’Opéra, était dans l’air. Son érection provisoire en face de l’Université se justifiait, explique Gobert, par le fait « que « que l’on s’attendait à des modifications profondes de la place du Théâtre » et que le transfert s’opérerait dès que les conditions le permettraient. Mais le Liégeois envisage avec scepticisme un tel transfert. Comment donc la garde civique pourrait-elle défiler avou ’n-èhale insi å pus bê dèl plèce, « avec une chose aussi encombrante que la statue de Grétry au beau milieu de la place » ?

Sans complaisance, le visiteur, désormais édifié sur la logique urbanistique de la Ville, grimpera au Publémont pour considérer goguenard l’hospice de Sainte-Agathe. « Qu’est-ce donc ? » demande-t-il. Bin, c’èst la wice qu’on mète lès sotes, édon ? Le Français, soudain illuminé du don des langues, suggérera d’y apposer une inscription : Ci gît Dji vou, dji n’ pou. « Bonne idée », conclura le Liégeois.


NOTES

[1] Liège à travers les âges. Les rues de Liège. 1924-29. Bruxelles : Éd. Culture  et Civilisation, 1975 sv., t. X, pp. 141 sv.
[2] « Pinsar », notice figurant dans le dossier de l’auteur à la Bibliothèque des Dialectes de Wallonie,  s.l.n.d.
[3] « Une pasquèye liégeoise contre le jubilé de 1846 : Li grand djama d’ qwinze djoûs de J.-J. Pinsar ». Les dialectes de Wallonie 17. 1989, p. 137-155.
[4] Liège : Mardaga. 1979, p. 139.
[5] Paskèye d’onk di dju-d’la-Moûse so l’ noûve toûr di Sint-Foyin èt quéques-ôtes monumints dèl vèye. L’une des éditions, en quatre pages, se présente sous l’anonymat et se termine par la date (en orthographe originale): « Li 4 dè meu d’ mass 1842 », soit « Le 4 du mois de mars 1842 ».
[6] La légende de la photo de la statue de Grétry reproduite dans H. de CURZON, Grétry (Paris : H. Laurens. S.d., p. 113) n’est donc pas littéralement exacte : « Statue de Grétry, en bronze, par G. Geefs, érigée à Liège, en 1842, sur la place du Théâtre-Royal ».
[7] Cf. R. LEJEUNE, Introduction. Le poète wallon Jean-Joseph Dehin, Béranger liégeois (1809-1871). Catalogue de l’exposition.  Liège, Maison de la Culture « Les Chiroux ». 1971.
[8] Voir mes Lettres de Liège. Littérature wallonne, histoire et société (XVIIe-XIXe siècles). Bruxelles : Le Cri et Académie de Langue et de Littérature françaises de Belgique. 2012, passim.



VOIR AUSSI :
:: Représenter Grétry (2). Les gravures d’après Isabey
:: Quand Mary Hamilton rencontrait Grétry
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