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représenter grétry (2).
Les gravures d’après Isabey


Par DANIEL DROIXHE

Les portraits de Grétry le représentant au piano sont peu nombreux. Antoine Vestier (Avallon, 1740 ; Paris, 1824) l’a ainsi peint vers 1788[1]. L’œuvre a été notamment reproduite par Anne-Marie Passez dans la monographie consacrée en 1989 à Vestier[2]. D’assez grandes dimensions (80,5 x 63,5), ce portrait n’est pas aujourd’hui localisé. On ne tiendra pas compte ici de la pièce enregistrée à la Bibliothèque-Musée de l’Opéra de Paris sous le titre Portrait d’André-Modeste Grétry (?) en train de composer : le personnage que montre cette œuvre anonyme est bien trop jeune pour correspondre au musicien, alors dans la cinquantaine, et l’image ne pourrait à la limite que prétendre à une représentation imaginaire


Portrait de Grétry par Antoine Vestier

Un portrait de Grétry devait, par définition, être beaucoup plus connu du grand public : la gravure réalisée par Amédée Félix Barthelémy Geille (1802-1843) d’après une œuvre du Nancéen Jean-Baptiste Isabey (1767-1855). Cette pièce, dont des versions coloriées ont largement circulé et fournissent abondamment le marché actuel, a été volontiers reproduite[3]. Les dates et circonstances de sa composition méritent un bref examen.

Une première version de la gravure a paru dans  le célèbre Plutarque français d’Edouard Mennechet, dont l’édition originale parut de 1835 à 1841 à l’adresse du Parisien Crapelet[4]. Le prospectus de l’ouvrage annonçait :

Le Plutarque français se composera de huit forts volumes, chaque volume de vingt-quatre livraisons, chaque livraison de la Vie et du Portrait en pied d’un personnage. Les gravures sont exécutées en acier et en taille douce.

Un volume correspondant à un tome, la livraison consacrée à Grétry figure au tome VII, daté de 1740, entre celles portant sur Jacques Delille et Lavoisie[5]. Elle se compose d’une notice biographique de 11 pages signées « Madame de Bawr. », que précède une gravure portant dans le coin supérieur gauche l’indication « SÉRIE IV », la simple mention de « GRÉTRY » et deux signatures en caractères italiques : « Dessiné par Isabey » et « Gravé par Geille ».

La collection avait pour but, annonce le prospectus du Plutarque français, de « rassembler dans une vaste galerie toutes les illustrations de la terre natale, tout ce que la royauté, l’Eglise, la magistrature et la guerre, tout ce que les arts, les sciences et l’industrie ont produit de grandeur ». Il avait fallu pour cela « exhumer bien des célébrités qui n’auraient pas dû mourir, peser les noms et les faits » : « nous avons la conscience d’avoir religieusement écouté cette voix qui éternise la mémoire des grandes choses, des grandes familles, des grands noms, la voix du peuple, la voix de Dieu » — la France vivait sous la monarchie de Juillet. L’illustration de l’entreprise avait requis une attention particulière :

les portraits en pied qui accompagnent chaque notice, dessinés d’après les monuments les plus authentique, présentent la plus complète et la plus exacte collection des costumes français de toutes les époques et de toutes les classes.

Ceci avait exigé la collaboration « des premiers artistes de notre temps ». L’exécution matérielle d’une telle publication entraîna un inconvénient. « L’impossibilité de mener de front  et avec une entière régularité les travaux des littérateurs, dessinateurs, graveurs, coloristes, etc., a dû nous faire renoncer au mode de publication par ordre de dates ». Il fallait donc se référer à la fin du huitième tome  pour avoir une vue d’ensemble de la collection, quand seraient dressées « définitivement les tables chronologiques qui doivent terminer chaque volume ».  On notera qu’en face du nom d’Isabey, dans la liste du prospectus qui fournit les Noms des collaborateurs sollicités, figure celui de « Gaitte », Pour la gravure — nom qui sera rectifié en « Geille » à la fin du tome VIII.

Le Mode de souscription du Plutarque français offrait d’emblée le choix entre une « première édition » et une « deuxième » — toutes deux en « grand in-8° » — qui se distinguaient par un texte à longues lignes » et un « texte sur deux colonnes ». Comme on le voit sur la reproduction de la couverture du prospectus, la souscription distinguait ensuite, dans les deux cas, entre une édition avec « gravure » et une autre « avec gravure coloriée ». La version « de  luxe » coûtait 25 centimes de plus que l’autre.

Ce sont évidemment ces « gravures coloriées », aujourd’hui tirées de l’ouvrage où elles figuraient ou proposées au public dès la parution de celui-ci en tirage séparé, qui constituent un premier lot de représentations populaires de Grétry au piano.


Portrait de Grétry gravé par Geille d’après Isabey
dans la 1re éd. du Plutarque français (1840, t. VII)[6].
Gravure non coloriée.



Portrait de Grétry gravé par Geille d’après Isabey.
Gravure coloriée sur feuille isolée – Coll. D. Droixhe.



Autre exemple de gravure coloriée[7]

Le Plutarque français d’Edouard Mennechet connut une deuxième édition, publiée sous la direction de M. T. Hadot,  qui parut de 1844 à 1847 chez Langlois et Leclercq, à Paris[8]. La notice de Madame de Bawr. est reproduite, mais la réédition donne lieu à une nouvelle estampe, due au même couple de dessinateur et graveur, où le musicien se détache cette fois sur un décor formé d’un tableau et d’une fenêtre avec rideaux. Par rapport à la première version du portrait, les plis du manteau accroché au fauteuil sont du reste sensiblement différentes.  La gravure prend ici place au tome VI, daté de 1847, entre celles consacrées à Jacques Delille et à Condorcet[9]. À nouveau, elle a donné lieu à des versions coloriées que l’on trouve aujourd’hui sous les formes séparées signalées plus haut. On notera que le nom de Grétry figure par ailleurs, en frontispice du même tome, dans la liste des grandes figures de l’histoire de France qu’énumère une gravure d’Alphonse François, d’après Ghleyre. Le Liégeois y tient bonne place dans une galerie qui va de Jeanne d’Arc à Napoléon, en passant par Montesquieu, Rousseau et Voltaire. Seul Méhul tient compagnie à Grétry, au rang des musiciens !


Portrait de Grétry gravé par Geille d’après Isabey
dans la 2e éd. du Plutarque français (1847, t. VIII).
Gravure non coloriée.



Portrait de Grétry gravé par Geille d’après Isabey.
Gravure coloriée sur feuille isolée – Coll. D. Droixhe.



Frontispice du tome VI du Plutarque français
dans l’édition de 1847.

Les dessins d’Isabey ayant servi de modèle à Geille — à moins que celui-ci ait rajeuni un seul modèle original — ne sont pas localisés. On ne relève pas de représentation du musicien dans le catalogue de l’exposition Jean-Baptiste Isabey (1767-1855) : portraitiste de l’Europe, organisée par le Musée national des Châteaux de Malmaison et de Bois-Préau, présentée au Musée des beaux-arts de Nancy, en 2005-2006[10]. Le nom d’Isabey ne semble pas apparaître dans les Mémoires ou essais sur la musique[11]. On trouve dans L’ermitage de J.J. Rousseau et de Grétry de Louis-Victor Flamand-Grétry, poème avec figures et notes historiques, paru en 1820, au chapitre des Portraits de Grétry, par différents maîtres : «Le charmant dessin d’Isabey, dont la gravure est à la tête du cinquième Chant[12] ». Il ne s’agit pas du dessin utilisé par Geille, mais du portrait ovale dont il va être question ci-dessous.

Quant à tâcher de  déterminer vers quelle époque Isabey a pu exécuter le dessin de Grétry au piano, l’enquête paraît vraiment difficile, voire illusoire. Comme en témoigne ce portrait ovale, il a dû rencontrer Grétry et a pu le tracer  le portrait en pied d’après nature. Dès la seconde moitié des années 1780, âgé d’une vingtaine d’années, il se recommande comme auteur de portraits, grâce à la protection de David, dont il devient, « à côté de Gros, de Gérard, de Girodet, un des élèves préférés[13] ». « Puis il traversa tant bien que mal les temps difficiles de la Révolution en exerçant à bas prix son métier de portraitiste… ». L’habit que porte Grétry semble renvoyer plutôt au XVIIIe siècle, plus ou moins finissant. Isabey devint ensuite ce miniaturiste impérial dont  la « grande affluence de commandes de portraits officiels » monopolise l’activité, jusqu’à ne plus guère lui permettre de « se consacrer aux portraits des particuliers », note Bodo Hofstetter[14]. Mais là encore, Grétry peut s’imposer à son crayon comme une figure de cette galerie impériale.

Ceci n’empêche pas non plus qu’Isabey ait très directement répondu à l’appel du directeur du Plutarque français, en 1835-40, pour exécuter le portrait en pied qu’annonçait le prospectus, en utilisant le souvenir qu’il avait de Grétry ou l’iconographie courante relative à celui-ci. Il s’agit là de la chronologie la plus vraisemblable de la réalisation du dessin. On peut citer un autre exemple d’une telle confection. Germain Hediard mentionne un portrait, non daté, de l’écrivain Parny par Isabey[15]. « Parny étant mort en 1814, Isabey ne l’a certainement pas lithographié d’après nature ; mais il avait connu son modèle, et très probablement il l’avait dessiné de son vivant ». Ce que Hediard appelle le « romanesque de la Restauration » l’invitait à des « restitutions pittoresques » au service desquelles l’artiste mettait, sinon une connaissance « archéologique », une bonne mémoire, car « il avait de l’imagination ».

Il faut donc en venir maintenant à ce portrait ovale de Grétry par Isabey que nous conserve heureusement le Musée Grétry.


Portrait de Grétry par Isabey. – Liège, Musée Grétry.
Reproduction aimablement communiquée par Monsieur Patrick Dheur, Chargé de mission auprès de la Ville de Liège,
grâce à l’intervention de Monsieur Jean-Marc Gay, Directeur du Grand Curtiu[16].

Telle est bien la pièce ayant servi de modèle à une reproduction gravée par « I.P. Simon » d’après Isabey, dont voici une première version.


Première version du portrait de Grétry par Isabey, signé I.P. Simon –
Coll. D. Droixhe.

On connaît une variante de cette pièce, dans laquelle la mention « Membre de l’Institut et de la Légion d’Honneur » est suivie de l’inscription : «  Se trouve à Paris chez Flamand Quai Voltaire n° 8 ou Dépôt de sculpture [?]. Cette variante figure sous le n° 17 dans la page de Gallica consacrée par la Bibliothèque nationale de France aux Portraits et documents relatifs à Grétry[17]. On peut croire qu’il s’agit de la même pièce que celle cataloguée par Joseph Philippe, d’après les notes de Henri Hamal, dans son Iconographie de Grétry aux Musées d’archéologie et d’arts décoratifs de la ville de Liège. Inventaire (1956-1959)[18]. La notice donne : «  Portrait de Grétry. Gravure de I. P. SIMON, d'après Isabey, imprimée à Paris et vendue chez Flamand. Collée sur carton, elle portait au revers l'inscription manuscrite ‘donnée par Grétry, à son ami Henkart, Paris, 10 mai 1810 ‘. Dimensions du carton : H. 0,199 m X L. 0,14 m. (Inv. : fonds Jamar) ».

L’inscription manuscrite de l’exemplaire conservé à Liège permet ainsi de dater la gravure d’avant 1810. Quant au graveur, il peut s’agir de Jean-Pierre Simon (1764-1813), artiste anglais dont le livre de compte a fait l’objet d’une récente étude — malheureusement difficile d’accès[19]. Au portrait ovale se rattache également une autre gravure figurant dans la « collection Gallica », sans indication quant à l’auteur, que l’on invite à découvrir.


N° 19 de la page Portraits et documents.

On le voit : l’iconographie de Grétry s’offre comme un labyrinthe qui reste, pour certaines parties, largement à explorer. On n’avait pas besoin de l'enquête à laquelle on s’est livré pour s’en douter, à la lecture de ces lignes de Joseph Philippe :

L'iconographie consacrée à Grétry est une des plus fournies qu'ait connu un compositeur de musique. En 1946, Ch. Radoux Rogier recensait pour le Musée Grétry, cent vingt-cinq effigies(s). Les Musées d'Archéologie et d'Arts décoratifs de la Ville de Liège (Musées du Verre, Curtius et d'Ansembourg) en conservent quinze, dont nous donnons l'inventaire ci-après ; nombre de ces pièces font partie de la donation Moxhon, dont les conditions d'exposition sont spécifiées dans un acte notarié de 1910 (Cf. Collection Moxhon. Etat descriptif et estimatif, Liège, H. Poncelet, 1910).

Cette note nous rappelle aussi combien ce champ de représentation suscita l’intérêt des historiens et des amateurs liégeois. Sans doute certains aspects de l’enquête menée ici nous ont-ils, dans ce dédale, échappé. Resterait aussi à rattacher les portraits de Grétry aux autres circonstances historiques et culturelles qui les suscitèrent. La postérité que connut le musicien, dont témoigne son inscription dans le Plutarque français, offre de toute évidence un sujet digne d’étude. Elle est encore illustrée, en 1857, par l’Enfance de Grétry de Faustin Besson. La datation, que l’on qualifierait d’élément ancillaire, a ici son importance. On y reviendra.

3 août 2012


NOTES

[1] Je dois les informations relatives à cette œuvre, ainsi que d’autres informations qui vont suivre, à Madame Nicole LALLEMENT, ingénieur de recherche au CNRS, responsable de la base Euterpe, Institut de recherche sur le patrimoine musical en France (IRPMF), UMR 200.
[2] Antoine Vestier: 1740-1824. Paris : Fondation Wildenstein et Bibliothèque des arts, 1989, pp. 184-185, n° 78, ill.
[3] Par exemple dans : GRETRY, Douze chapitres inédits des « Réflexions d’un solitaire ». Texte introduit, établi et annoté par Michel BRIX et Yves LENOIR. Presses Univ. de Namur ; Publ. d’archéol. et d’hist. de l’art, Louvain-la-Neuve. 1993, qui renvoie à un exemplaire conservé à la Bibl. roy. Albert Ier.
[4] Cette 1ère éd. se présente dans des formes parfois différentes, avec une éventuelle actualisation de la page de titre, mais apparemment identiques : Paris, Crapelet, 1835-1838, 8 tomes en 4 vol., coté 4-Z R ROLLAND-6020-6023 ; Paris : Crapelet, 1835-1841, coté 4-LN1-37 (1-4). Ainsi, dans ce second exemplaire, le t. I est daté de 1838.
[5] Le tome n’offre pas de numérotation continue.
[6] N° 15 dans la page de Gallica  intitulée « André Modeste Grétry (1741-1813) : [portraits et documents] » (http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b7721006x/f15.item). La légende  « André-Ernest-Modeste Grétry / Tantet et Cie, d'après la lithogr. de Maurin » est erronée (problème d’encodage ?).
[7] N° 16 dans la page de Gallica  intitulée « André Modeste Grétry (1741-1813) : [portraits et documents] ». Légende erronée : « André Ernest Modeste Grétry / E. Forget, d'après Mellier ».  La pièce est manifestement tirée de l’ouvrage dont elle faisait partie.
[8] BnF, 4-LN1-37 (B,1-B,6).
[9] Tome portant sur « Révolution – Empire », pp. 24-32.
[10] Catalogue par François Pupil ; avec la collaboration de Bodo Hofstetter, Cyril Lécosse, Alain Pougetoux, Tamara Préaud. Paris : Réunion des musées nationaux ; Rueil-Malmaison : Musée national des Châteaux de Malmaison & Bois-Préau ; Nancy : Ville de Nancy. 2005.
[11] Nouvelle éd., augmentée de notes et publiée par J.-H. Mees. Bruxelles : Wahlen. 1929.
[12] A l’Ermitage, Chez l’Auteur, Vallée de Montmorency ; Paris, Chez Mme Jenny Grétry, propriétaire du fonds de Musique de Grétry, rue Grétry, n° 1, 1820, p. 246.
[13] Léon LANG, Préface du catalogue de l’exposition Lithographies de Jean-Baptiste et Eugène Isabey. Mulhouse : Bibliothèque municipale (Société Godefroy Engelmann). 1975.
[14] « L’art de la miniature chez Isabey », dans Jean-Baptiste Isabey (1767-1855) : portraitiste de l’Europe, p. 109.
[15] J.-B. Isabey. Châteaudun : Impr. de la Société typographique. [1896],  p. 11 (Les maîtres de la lithographie).
[16] Courriels  du 19-21/11/2010.
[17] Le portrait porte une référence erronée : « A. Maurin : Robert Lefèvre pinxit ». La résolution de l’image numérisée ne permet pas de lire exactement la légende.
[18] En annexe à : Joseph PHILIPPE, « Glanes historiques sur les musiciens de l’ancien pays de Liège (Moyen âge-XIXe siècle) », Chronique archéologique du pays de Liège 47-50, 1956-1959, p. 25. Communication M. Collart (réalisatrice de la numérisation de la Chronique).
[19] Véronique MEYER, « Jean-Pierre Simon (1764-1813) : Un graveur anglais à Paris sous le Consulat et l'Empire », Bulletin de la Société de l’histoire de l’art français 2001, p. 167-193 (revue manquante à la BnF). Le Supplément au Dictionnaire des graveurs anciens et modernes de F. BASAN (Bruxelles : Jos. Ermens, 1791, p. 168) mentionne un « Pierre Simon » qui « a gravé à Londres, en 1786 ».



VOIR AUSSI :
:: Représenter Grétry (1)
:: Quand Mary Hamilton rencontrait Grétry

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