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SALUT À ROLAND MORTIER

par DANIEL DROIXHE

Qu’il me soit permis d’évoquer familièrement Roland Mortier, qui a joué un grand rôle dans  ma vie de chercheur comme il a influencé tant d’élèves ou d’amateurs de la culture du dix-huitième siècle.

Étudiant en philologie romane à l’Université de  Liège dans les années 1960, je n’avais guère eu l’occasion de rencontrer ses premiers grands travaux. Son livre sur Les «Archives littéraires de l’Europe» (1804-1808) et le cosmopolitisme littéraire sous le Premier Empire (1957) concernait pourtant une période occupant une place non négligeable dans notre enseignement. J’ignorais, je dois l’avouer, son Diderot en Allemagne (1954) et je n’avais même pas croisé, pour des raisons difficiles à comprendre, les recherches dont il avait enrichi Marche romane, la revue des Romanistes de l’Université de Liège : «Un témoignage curieux sur Diderot vers 1750» (1953),  «Le prince de Ligne imitateur de Diderot» (1955). Ce furent ses Clartés et ombres du siècle des Lumières, en 1969, qui marquèrent le jeune licencié au seuil d’une thèse sur les théories du langage chez les philosophes.

Je n’avais donc jamais rencontré Roland Mortier avant le milieu des années 1970. Sa  présence avait manqué lors d’une défense de thèse d’agrégation de l’enseignement supérieur. Aussi ai-je conservé la lettre qu’il m’écrivit en 1974, de cette écriture si fine et si élégante – une «écriture de philologue», disait Louis Remacle, le maître des études dialectales – qui fut la sienne jusqu’à la fin. Il s’y réjouissait de voir le XVIIIe siècle «intéresser de plus en plus les jeunes romanistes liégeois». «Vous connaissez sans doute», poursuivait-il, «notre récent recueil d’Études sur le XVIIIe siècle, I (le tome II est en préparation)». Je revois la librairie Gothier, place du XX Août, où je me procurai le volume, où figurait un article du futur ami Michel Bastiaensen sur «Adrien Reland et la justification des études orientales». Quelle magnifique entreprise que ces Études dont la collection, créée par Roland Mortier et Hervé Hasquin, atteint aujourd’hui le 42e numéro! Une manifestation commémorant (je crois) le vingt-cinquième anniversaire de la revue mit en évidence un autre aspect, moins connu, de la personnalité de Roland Mortier : une attention poussée à l’actualité politique internationale, replacée dans le contexte de la longue durée et de l’histoire européenne, une dimension géographique qui lui était devenue très familière. Ses ouvrages de synthèse sur l’internationalisme culturel, par exemple dans le domaine de la langue avec le français, font autorité.

«Nous songeons à mettre sur pied un colloque en 1975…», ajoutait Roland Mortier dans sa lettre de l’année précédente. J’y fus invité. Je me rendis pour la première fois au campus de la Plaine. Un homme jeune, que je pris un certain temps pour un assistant, m’attendait. C’était Roland Mortier. Sa courtoisie, sa gentillesse étaient… confondantes. Ainsi commencèrent des relations qui m’introduisirent dans le groupe des Études sur le dix-huitième siècle, où régnait la plus académique et la plus juvénile gaieté. Comment oublier les  saillies du germaniste Henri Plard, la disponibilité souriante du slavisant Jean Blankoff, tandis que les jeunes recrues (Madeleine Frédéric, Christian  Dupont , Jean-Jacques Heirwegh) soufflaient sur les braises de la gauche post-soixante-huitarde? Quelles plaisanteries ne durent pas endurer les hôtels grands-bourgeois de Gand, lors d’une excursion! En un seul colloque du Groupe d’étude, en 1975, nous avions l’occasion de rencontrer Jacques Proust, le spécialiste de l’Encyclopédie, Laurent Versini, futur éditeur de Montesquieu et de Laclos en Pléiade, Denise Brahimi, qui entreprenait ses Images de la femme. Roland Mortier nous recommanda comme particulièrement prometteur un chercheur américain qui n’avait pas encore publié de livre. Robert Darnton, «sauvage du Nouveau Monde», comme il se présenta lui-même, allait donner en 1976 The widening circle sur la circulation de la littérature en Europe. L’ouvrage, pour ce qui me concerne, m’impressionna moins que The business of Enlightenment (1979), qui comportait un chapitre sur «The Liegeois Settlement». Dès 1980, avec Pol  P. Gossiaux, Hervé Hasquin et Michèle Mat-Hasquin, nous éditions un ouvrage collectif sur cette industrie typographique liégeoise dont un «sauvage du Nouveau Monde» venait authentifier l’importance internationale!

Ce n’était pas seulement par l’effet d’un «cercle ouvert aux nouveautés» que le Groupe d’étude du dix-huitième siècle de Bruxelles invitait la recherche liégeoise à se pencher davantage sur le passé littéraire de la principauté. Quand Rita Lejeune et Jacques Stiennon, magistralement, décidèrent que le moment était venu de consacrer à l’histoire régionale une grande encyclopédie, ils confièrent tout naturellement à Roland Mortier le soin de rédiger le chapitre sur «Le siècle des Lumières aux pays de Liège, de Namur et de Hainaut» dans La Wallonie, le pays et les hommes. Lettres - arts-culture (1978). Rita Lejeune n’avait quant à elle pas oublié le lien unissant le «Théâtre liégeois» des Lumières, en dialecte, et le Journal encyclopédique de Pierre Rousseau, que Roland Mortier et son maître Gustave Charlier avaient mis en évidence dès 1953 dans l’ouvrage intitulé Une suite de l’Encyclopédie : le Journal encyclopédique, 1756-1793. Le périodique, exemple majeur d’un instrument de circulation littéraire européenne, précisément, n’établissait-il pas le lien entre des «opéras-comiques wallons et le genre poissard de France»? Un demi-siècle après la parution du livre de 1953, Roland Mortier honorait de sa présence le Colloque international sur l’Encyclopédisme au XVIIIe siècle, organisé en 2006 par le jeune Groupe d’étude du XVIIIe siècle de l’Université de Liège, soucieux de proposer aux principautaires un organe de liaison et de collaboration analogue à celui qu’avait construit le Groupe d’étude de l’Université Libre de Bruxelles.

Le tournant de 1980 fut sans nul doute essentiel, dans l’histoire de la recherche sur la vie littéraire liégeoise des Lumières, et le tandem constitué par Roland Mortier et Hervé Hasquin y prit part incontestablement. Après l’exposition sur Le siècle des Lumières dans la principauté de Liège, organisée en 1980 par le bien-nommé Musée de l’Art wallon et de l’Évolution culturelle de la Wallonie, certains collaborateurs se retrouvèrent parmi ceux qui participèrent à l’exposition sur Les Lumières dans les Pays-Bas autrichiens et la principauté de Liège (Bibliothèque royale Albert Ier, 1983), puis à celle portant, dans les mêmes lieux, sur Diderot et son temps (1985), puis à celle intitulée  L'héritage de la Révolution en Belgique (CGER. 1989). Pol P. Gossiaux, de l’Université de Liège, y signa d’importantes notices et fut aussi associé aux travaux du Sixième Congrès international des Lumières (Bruxelles, 24-31 juillet 1983, Section Linguistique et anthropologie).

Il appartient à d’autres de dessiner les prolongements de l’oeuvre et de l’action intellectuelles de Roland Mortier. Celles-ci montrent la richesse et la constance que seul peut assurer un enthousiasme qui est ici comme héritée, dirait-on, de celui qui fut l’objet principal des travaux de Roland Mortier : Diderot. Il faut espérer que ses communications à l’Académie royale de langue et de littérature françaises, trop formellement réservées à une audience de happy few, mais opportunément filmées, seront un jour accessibles au plus large public. Il y montra jusqu’au bout une maîtrise allègre des sujets les plus variés. Puis-je dire qu’il m’accueillit toujours, dans l’auguste cadre palatial, avec la plus cordiale largeur de vues politiques et même musicales (il en aimait les formes les moins orthodoxes)? La tolérance n’était pas pour lui qu’un titre parmi d'autres. Son ingenium et sa générosité vont manquer.

22/04/2015


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