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il GIORNALE ENCICLOPEDICO
DI LIEGI


Par NADINE VANWELKENHUYZEN

Le 1er août 1759, au cœur de la tourmente encyclopédique, Pierre Rousseau s’adresse à Diderot, l’«irréligieux», pour lui citer en exemple l’éditeur italien de l’Encyclopédie, Ottaviano Diodati. Ce dernier a su, par des notes judicieuses, «concilier les intérêts de la religion avec ceux des sciences et des arts(1)». La critique historiographique a souvent considéré que l’entreprise lucquoise participait d’une forme d’Illuminisme frileux, adepte de d’Alembert  plutôt que de Diderot et fermé à la critique plus audacieuse d’un Boulanger ou d’un d’Holbach(2). La solidité même de l’engagement intellectuel d’Ottaviano Diodati et de ses collaborateurs a été diversement appréciée. Selon Ettore Levi-Malvano(3), ces apprentis philosophes ne seraient que «les dupes des grandes idées répandues par la plume de Voltaire et des Encyclopédistes», incapables de «comprendre entièrement la portée des écrits qu’ils prônaient». Mario Rosa(4) et Salvatore Bongi(5) soulignent pour leur part les enjeux économiques d’une initiative diffusant, sous les signes conjugués du pragmatisme éditorial et de la curiosité cosmopolite, une conception édulcorée des Lumières françaises. Plus récemment, Gabriele Benuci(6) a relevé le filtrage idéologique sciemment mis en œuvre par les lettrés italiens au bénéfice d’un réformisme modéré, bientôt infléchi en apologie de la culture nationale et locale(7). On se propose de réexaminer ces interprétations contrastées de l’encyclopédisme lucquois à la lumière du Giornale Enciclopedico di Liegi,  un des premiers porte-voix des philosophes français en Italie.

Rappelons brièvement que ce Giornale se présente comme la traduction, con «nuove aggiunte» du Journal encyclopédique de Pierre Rousseau. Placé sous la direction d’Ottaviano Diodati, il comporte 27 volumes, publiés entre 1756 et 1759, au rythme de deux fascicules de 96 pages par mois et au prix d’un «paolo» par livraison pour les souscripteurs, d’un «paolo» et demi pour les autres. Pour des raisons d’ordre essentiellement pratique, nous avons dû limiter notre étude à la collection conservée à la Bibliothèque nationale de France, laquelle regroupe, de manière discontinue, des volumes des années 1756, 1757 et 1758. La publication en fut d’abord confiée aux presses de Vincenzo Giuntini, un imprimeur dont la carrière illustre de manière exemplaire le déclin de l’art typographique au sein de la paisible République oligarchique de Lucques, centre d’édition pointé vers l’Europe des Lumières, progressivement évincé par sa rivale plus fortunée, Livourne(8). À partir du tome 16 de 1758, Iacopo Giusti se substitue à Vincenzo Giuntini, alors mobilisé par ce qui deviendra la première édition étrangère de l’Encyclopédie. Pour mener à bien sa traduction, Diodati s’est notamment acquis la collaboration de Sebastiano Paoli, ardent défenseur de l’inoculation de la variole(9). À ses côtés, figurent aussi Carlantonio Giulani, mathématicien et Giovan Attilio Arnolfi, économiste et hydraulicien de renom.

Ce petit groupe de lettrés a manifestement pris la juste mesure de la singularité culturelle et institutionnelle dont la principauté ecclésiastique donne alors l’exemple: «la situazione di Liegi (…) nel centro dell’Europa fiorita e delle Accademie più illustre» offre à ses journalistes l’avantage «de pouvoir plus facilement et plus rapidement dépouiller (scrutinare) ces livres qui s’échappent de main en main et connaître, avec plus de promptitude qu’en tout autre lieu, les plus importantes nouvelles du monde»(10). Qui plus est, elle les met en condition de «pouvoir dire franchement leur sentiment sur tout, choisir et recueillir sans passion ce qu’il y a de meilleur». La première livraison, datée de janvier 1756, nous indique par ailleurs les traits majeurs par lesquels la ligne éditoriale du Giornale se démarquera de son modèle liégeois. On ne se contentera pas d’ajouter des recensions susceptibles de rencontrer les attentes spécifiques du lectorat italien, «principalmente riguardo al commercio». Mais on retranchera également «alcune coserelle che non sono sul giusto della nostra nazione e che non possono interessarla». Les critères de sélection explicitement formulés par les éditeurs italiens se réduisent somme toute à la qualité («bontà») et à la réputation («fama») de l’œuvre nouvellement imprimée. Autrement dit, «tuttociò che è sortito della penna del Sig. di Montesquieu, del Sig. di Voltaire, e di qualche altro spirito superiore, dal quale la natura è si avara, merita tutta la nostra attenzione(11)».

Selon Anna-Vittoria Migliorini(12), le tri opéré par les encyclopédistes de Lucques manifeste essentiellement une focalisation sur des thèmes économiques, scientifiques et militaires. L’amplification de tels sujets ferait pendant à la prudente occultation de questions plus délicates ayant trait à la politique et à la religion. L’examen des volumes auxquels nous avons eu accès ne nous permet pas de confirmer ces observations, au demeurant assez succinctes. On analyse dans ce qui suit les différents types d’adaptations (traductions, omissions, additions) que le Giornale impose au texte français .


1. LUMIÈRES PARTAGÉES

1.1. Savoirs empiriques et sciences d’observation.

Il est vrai que Diodati et son équipe donnent souvent la priorité aux publications qui vulgarisent les découvertes les plus récentes de la philosophie expérimentale et des sciences exactes. Aux deux comptes rendus des Elemens de la philosophie de Newton par Voltaire, dans la Collection des œuvres complètes de celui-ci, s’ajoutent ceux de L’astronomie mise à la portée de ceux qui n’ont pas étudié les mathématiques par James Ferguson ou la relation des Expériences sur l’électricité faites en Amérique en date du 3 décembre 1754, avec les observations de Monsieur Benjamin Franklin. À ce propos, le Giornale ne manque pas de rapporter plusieurs accidents où l’on voit que «le conducteur placé pour sauver la maison, fait périr le Philosophe imprudent qui va défier la Foudre sans le savoir»(13). On ne s’étonnera pas que la physique, l’astronomie et les mathématiques occupent une position de premier plan au sein du Giornale. Il suffit de songer que la réhabilitation complète de Galilée date de 1744, année de la réimpression de son Dialogo. C’est précisément sur le socle de cette tradition galiléenne que se développent, en direction d’un public désormais lassé de «chinoiseries métaphysiques»(14)  les premiers ferments du newtonianisme, encouragés par la divulgation qu’en font successivement Francesco Algarotti, Lorenzo Tosi et Anton Maria Vanucchi(15).

Une autre série importante de recensions, que le Giornale traduit intégralement, relève de l’économie politique. Les journalistes italiens rendent notamment compte des théories des Physiocrates, mises en cause par leur compatriote Galiani. Il s’agit tantôt des propositions de réforme quenaysienne popularisées par l’Ami des hommes du Marquis de Mirabeau, tantôt des thèses plus confidentielles émises dans les Considérations sur le commerce par un certain Clicquot de Blervache, erronnément rebaptisé «Clicquot de Polervache»(16). On relèvera dans cette production une dissertation anonyme intitulée L’une ou l’autre, dont l’objet est de réconcilier partisans et adversaires de la Noblesse commerçante de l’abbé Coyer, une œuvre largement diffusée en Italie(17). S’il faut convenir, observe l’auteur du texte «que l’esprit du Commerce tient trop du Républicain», reconnaissons également «que la mâle et fière pauvreté» dont se targuent les Gentilhommes «nous épouvante» : «ils aimeront mieux ramper sur un petit fief, ou vieillir dans une chaumière entre la misère et l’ennui, que de peser ou mesurer dans une boutique»(18). Aussi se doit-on d’offrir à leurs nobles ambitions un plus brillant théâtre: ce sera celui de la marine marchande. On sait que cet utilitarisme socio-économique trouve de féconds échos au sein de la «filosofia civile» napolitaine. L’année même où Coyer publie son ouvrage, Antonio Genovesi — un de ses admirateurs déclarés »  fait paraître son Ragionamento sul commercio universale ainsi que ses Lezioni di commercio ossia d’economia civile. Décidé à éradiquer le préjugé de l’incompatibilité entre aristocratie et  activité mercantile, Genovesi n’hésite pas à fustiger la classe, toujours plus nombreuse et toujours plus paresseuse, de ceux qui vivent de rentes perpétuelles ou viagères. Et de citer l’exemple des abeilles qui «chassent de leur communauté ceux des faux-bourdons qui ne les aident pas et qui consomment le miel». Ne pourrait-on lire dans ce comportement, s’interroge le philosophe napolitain, l’expression d’une loi divine,  qui étant suivie par de simples insectes, se pourrait également «come santa imitare dalla umana ragione»(19)?

1. 2. L’Encyclopédie

Conformément à son titre, le Giornale réserve un espace important à l’Encyclopédie, traduisant systématiquement les articles retenus par son homologue liégeois(20).Il entend ainsi participer au premier rang, parmi l’élite des organes intellectuels, à la diffusion d’une œuvre incomparable : «il y a peu de gens qui aient conçû une plus haute idée que nous des Chefs de l’Encyclopedie : nous avons pour eux cette admiration qui naît de la réflexion et de l’examen, la seule dont les vrais Philosophes pussent faire cas(21).» Il est rare que le périodique de Pierre Rousseau et, partant, celui de Diodati s’écartent de leur modèle français, que ce soit pour contester ou, au contraire, pour durcir son propos. Epinglons néanmoins deux cas de divergence significative.

Le premier nous est offert par le compte rendu de la 3e partie de l’article «femme», sous-titrée la «femme morale» et dûe à la plume de l’abbé Desmahis(22). Celui-ci s’interroge : «Qui peut définir les femme?  tout à la vérité parle en elles mais ce langage est équivoque(23).» Notons d’abord le subtil détournement qu’introduit la traduction du Giornale : «In loro tutto dice la verità, ma questo linguaggio è equivoco(24).» Observons ensuite que le sujet de la parole n’est pas la femme mais le «tout» qui s’exprime à travers elle. Et ce «tout», une fois passé par la femme, perd de son intelligibilité intrinsèque. La radicale incompréhensibilité de la nature féminine constitue un motif récurrent de la représentation des femmes  au 18e siècle. «Qu’est-ce qu’une femme?» se demande le chevalier de Méhégan dans ses Lettres sur l’éducation : «c’est l’être du monde le plus indéfinissable(25)». L’ami des filles de Graillard de Graville avoue la même impuissance : «Je vous ai considéré sous toutes les formes, je vous ai suivi dans vos démarches, j’ai même voulu approfondir votre caractère. Je l’avouerai, malgré mes regards attentifs et pénétrants, je crains de n’avoir point réussi. Votre sexe est un camaléon qui varie d’un instant à l’autre et qui met souvent l’observateur en défaut(26)

Le philosophe des Lumières ne saurait simplement s’incliner devant cet «impénétrable». Aussi Desmahis tente-t-il un détour par l’art, mettant les femmes sur le même plan que la peinture, c’est-à-dire se déplaçant du plan de la connaissance rationnelle ou raisonnable à celui de la connaissance sensible et de l’appréciation esthétique. Somme toute, «il en est du caractère des femmes comme des couleurs : les unes sont primitives, les autres changeantes» et «il y a des nuances à l’infini pour passer de l’une à l’autre(27)».

Mais pourquoi est-il si difficile de définir les femmes? Tout d’abord parce qu’elles n’ont pas de nature originelle ou  plus exactement que celle-ci s’est viciée, dénaturée sous l’effet d’une éducation impropre ou inexistante. Dans ce constat, rien de très original non plus. Martine Sonnet(28) a rappelé combien la pédagogie du 18e siècle, prisonnière d’une perception encore et toujours soupçonneuse du savoir des femmes, investit la scolarisation féminine d’une mission salvatrice. Que l’on s’attache à sauvegarder la tradition chrétienne ou le bonheur social à la mode des Lumières, la femme demeure détentrice d’un rôle décisif. Par l’éducation qu’elle a reçue et qu’elle transmet, c’est elle qui fait pencher la balance du côté de la perversion ou de la restauration. Dans un second temps, Desmahis met en évidence l’implication du sujet  — l’homme —  dans la connaissance de son objet de savoir — la femme. L’objectivité n’est pas possible puisque le sujet du savoir a un corps, que ce corps a une expérience et que cette expérience l’influence intimement: à la simple évocation du nom de la femme, «le philosophe n’est bientôt qu’un homme qui désire ou qu’un amant qui rêve(29)».

La suite de l’article se transforme en petit récif fictif mettant en scène Chloé «s’avançant sur la scène du monde», «se jetant dans les travers les moins pardonnables», sacrifiant «tout à ses plaisirs, à ses fantaisies, à ses vices(30)». Catherine Cusset(31), que nous suivons ici, a analysé les mécanismes d’hystérisation du discours par lequels se produit ici une sorte de communication contagieuse de l’objet au sujet. Parler des femmes, c’est entrer dans l’espace du féminin. Si, comme Desmahis le croit, la femme est un être d’imagination, le philosophe doit imaginer pour accéder à elle. Si la femme est un être de mensonge  et de fausseté, voici le philosophe contraint à mentir, à entrer dans la fiction pour pouvoir parler de la femme. C’est précisément le Roman de cette coquette, qui s’arroge « usurpation symbolique suprême » le titre «d’honnête homme parce qu’elle a renoncé à celui d’honnête femme» qui suscite l’indignation des journalistes français et italiens chargés du compte rendu.  «L’autore di questo articolo lasciandosi trasportare dalla sua Cloe, entra nel laberinto di un certo Mondo, ove si perde con lei» note le rédacteur lucquois(32). «Comment de vrais Philosophes  ont-il pû avouer cet article dans un Dictionnaire que la Nation regarde comme le plus beau Monument qu’on puisse ériger à la gloire des connaissances humaines, et à celle de la vérité et de la vertu(33)», conclut son homologue français.

La recension de l’article «éthiopiens(34)»  de l’Encyclopédie fournit l’exemple d’un autre type d’écart, opérant une radicalisation du discours rapporté. Les périodiques français et italiens suivent assez fidèlement l’Encyclopédie en ce qui concerne «les prétentions des Éthiopiens sur leur origine(35)». De même, leurs préceptes sont reproduits à la lettre : «ne faire de mal à personne»; savourer avec modération le plaisir et la jouissance des «biens acquis avec peine»; cultiver une vérité «qui n’a rien de commun ni avec la terreur des arts magiques, ni avec l’appareil des miracles et du prodige»; «s’exercer à la fermeté, et mépriser la mort». Diderot terminait en suggérant que l’éloge de la modération et de la modestie visait peut-être à rabaisser «la vanité puérile» de ces peuples qui prétendaient détenir «toute la sagesse de l’univers».

Nos journalistes omettent ce passage mais prolongent la réflexion de manière singulière : «On pourroit s’arrêter ici un instant à examiner pourquoi tous les Philosophes ont mis au nombre de leurs principes la fermeté et le mépris de la mort?». C’est qu’un tel détachement obéit à une force quasiment supérieure : l’attachement à la liberté. Celle-ci «est une portion constitutive de notre vie et de notre être». «La vie sans la liberté est un poids insupportable, même à ceux qu’on croit accoutumés à l’esclavage…» Le Giornale continue de traduire, sans sourcier : «La libertà non conosce altro impero, che quello della ragione : ogni altra autorità è ingiusta.» Honte et malheur aux grands qui «ne sont que de vils marchands d’esclaves, ou des Pasteurs affamés qui ne défendent leurs troupeaux que pour les dévorer seuls» : «Un tiran trembleroit sur son trône, s’il sentoit ce que la nature inspire de révolte, de haine et de fureur contre le despotisme ; les gardes même qui veillent sur sa sûreté, l’épouventeroient, si une éducation servile n’avoit insensiblement plié leur âme au joug, et petri leur cœur de honte et d’ignominie.» Même violente irruption des sentiments «di ribellione, d’odio e di furore» du côté italien. On songe naturellement aux inflexions audacieuses de la future Histoire des Deux Indes, quand elle conduit  à Tiburn, pour être supplicié, le «mauvais souverain» et qu’elle expose dans les temples l’image du régicide «qui combat et meurt pour son pays».

La provocante addition à l’article «Éthiopiens» se termine sur l’image de ministres qui «sont comme des bêtes féroces lâchées sur ces malheureuses victimes qu’on destinoit  aux jours de fête à amuser la Cour par le triste spectacle de leur douleur». Comme en écho, se trouvereproduit, quelques pages plus loin, l’article «fêtes» de l’Encyclopédie. Le compte rendu déplore, patelin, les «profanations» auxquelles les manifestations religieuses donnent lieu «quand l’esprit de piété n’anime point les Fideles» : «On gémit de voir que ces saints Jours consacrés par l’Église à la piété, deviennent dans la pratique des occasions de crapule et de libertinage…» On aura compris que le journaliste regrette surtout la suspension des activités économiques et le manque à gagner que de telles fêtes occasionnent. Il renvoie en effet aux propositions de suppression de jours fériés émises dans «l’excellent mémoire» de Joachim Faiguet de Villeneuve, lequel n’aura de cesse de soumettre au public ses philanthropiques et pré-capitalistes projets pour fournir aux besoins de l’Etat et pour procurer une aisance générale. Le Journal passe ensuite à une comparaison internationale dont on peut penser qu’elle fut reproduite avec satisfaction par le Giornale. La Prusse, les Pays-Bas catholiques, l’Autriche ont pris exemple sur l’Italie, où une limitation des fêtes tenues pendant  les jours ouvrables fut proposée à Rome en 1742 : «Les Évêques de ce Pays-là ont considéré que les Dimanches et quatre ou cinq grandes solemnités suffiroient au Peuple», les autres fournissant «le prétexte ou l’occasion de perdre son tems, son argent, son innocence…». Voilà donc  la France d’aujourd’hui «quasi la sola» à rester «esclave de l’ignorance et de la coûtume»— voilà la patrie des Lumières laissée à la traîne de ses voisins, «che si gloriavano una volta d’imitarla».

1.3. Rousseau

Le Giornale introduit également le lectorat italophone à la philosophie politique de Rousseau, médiatisée par la réplique que Giovanni Francesco Melchiore Salvemini da Castiglione, autrement dit Jean Castillon, adresse au Discours sur l’origine de l’inégalité parmi les hommes(36). Le résumé de l’ouvrage paraît dans la livraison du 1er mars 1757 du Journal et en octobre suivant dans le Giornale(37).  Si le premier Discours du citoyen de Genève n’a fait qu’étonner les esprits, constatent rédacteurs français et italiens, le second les a  «révolutionnés» («messo in tumulto») : car «les hommes veulent bien qu’on les compare aux Dieux mais ils n’aiment pas qu’on les fasse ressembler aux bêtes». L’auteur de l’Inégalité se détache sans conteste de la «Tourbe Philosophique» («Filosofesca Piena»),  par cette puissance d’expression qui, seule, distingue «l’homme de génie d’avec celui qui n’en a point». On regrettera donc ce goût abusif du paradoxe par lequel Rousseau «prostitue son éloquence» pour mieux nous avilir, ce ton «imperioso e despotico», qui l’apparente à «ces tyrans, qui par de nouveaux impôts, devenus de plus en plus onereux à leurs Peuples, veulent essayer jusqu’où peut aller leur docile obéissance».

Commence ici la revue circonstanciée de la réfutation développée par Castillon. En réponse à la question posée par l’Académie de Dijon, Rousseau dépossède l’homme de tous les traits d’une humanité accomplie, le dénue «de tout secours, soit divin, soit acquis». Cet homme sauvage défini par Rousseau comme «sano», «forte», «felice», n’est en réalité qu’«un bue che rumina». Médite-t-il, il devient aussitôt «un animale depravato». Toute forme de «sociabilité» est donc exclue de l’origine, répètent les journalistes de Liège et de Lucques : « l’invention des cabanes, les signes, l’articulation de quelques sons pour se communiquer les impressions, le tendre sentiment qu’un sexe éprouve pour l’autre, enfin l’amour conjugal et l’amour paternel»(38). Or la sociabilité, avec ce qu’elle renferme, ne se trouve-t-elle pas en germe dans les plus lontains commencements, en vertu de cette perfettibilità sur laquelle «le Philosophe de Geneve» lui-même «insiste beaucoup». Il en trouve du reste le fondement ou le principe dans une capacité de «liberté» qui supplée à un défaut d’«instinct propre». «Cette qualité seule ruine son systême» : or on ne «on ne persuade jamis mieux un homme qu’avec ses propres principes» concluent nos rédacteurs(39).

1.4. Hume

Un des premiers articles  informant de la pensée anglaise concerne David Hume et sa  Dissertation sur l’histoire naturelle de la religion parue en février 1757. La recension est immédiatement insérée dans le Journal et peu après dans le Giornale(40). Le ton prudent du préambule, qu’on le lise dans la version originale française ou dans sa traduction italienne, pourrait être celui du Journal de Trévoux ou des Nouvelles ecclésiastiques. «L’obligation de faire connaître les Ouvrages nouveaux des grands écrivains ne nous impose pas d’adopter leurs opinions, surtout lorsqu’elle sont trop hardies.» Certes Hume pose que la raison suffit à fonder la neccessità della Religione.  Mais il estime impossible que l’unité de Dieu ait été le fondement de la 1a religion des Hommes. Au contraire l’histoire comparée des croyances montre bien que toutes vont du polythéisme à la conception d’un dieu unique, et non l’inverse.  «Qui se persuadera que les hommes aient construit des Palais superbes avant de construire des huttes et des cabanes»? Aux temps primitifs de la raison humaine, le recours au surnaturel s’imposait à ceux qui se trouvaient «continuamente sospesi tra la vita, e la morte, tra la sanità, e la malattia, tra l’abbondanza e la carestia» : «l’imagination vivement frappée, travaille nécessairement à se former des idées de ces puissances qui nous dominent et nous subjuguent; pour appaiser les unes, et se concilier les autres». En perspective, bien sûr, se profilait l’invention monothéiste. La conclusion de l’article se fera donc discrète : «Il y a plusieurs autres raisonnemens beaucoup plus suivis que celui-ci, et qu’il n’est peut-être pas trop nécessaire de présenter au public; quoique les Théologiens y aient déjà répondu mille fois.»


2. ÉCHOS SÉLECTIFS

2.1. Les omissions

De manière générale, le Giornale supprime les informations purement locales ou circonstancielles, qui constituent les dernières pages de chaque livraison sous les titres «Nouvelles, relations, avis divers», «Commerce», «Nouvelles maritimes», «Naissances», «Morts». L’Italie ne saura donc rien des observations du Sr Collette, «Chirurgien à Flémalle-Grande près de Liège» ou des bas-reliefs de Mélotte, qui ont pourtant charmé le «Général Brown» de passage dans la Principauté. Pas une ligne non plus à propos de l’«Établissement d’un Concert à Liège», dans «une ville qu’on peut regarder, pour la Musique, comme la rivale des plus célèbres Villes d’Italie(41)». 

Inutile de multiplier de tels exemples. À côté de ces omissions anodines, il est des silences plus éloquents. Le plus souvent, le Giornale suit fidèlement le compte rendu des traités philosophiques proposé par son modèle. Il arrive cependant que telle recension, plutôt virulente, ne soit pas reprise: prudence politique, modération due à l’emprise de l’Église, désaccord de principe ou simple économie de papier? Sans doute ces motifs offrent-ils, suivant les cas, des combinaisons variables. Ainsi, le périodique italien  s’abstient d’évoquer «La revuë des feuilles de Mr. Fréron», sous-titrée «Analyse de quelques bons ouvrages philosophiques, précédée de Réflexions sur la critique», attribuée à divers auteurs (Le Prévost d’Exmes, Deleyre ou l’abbé Joseph de La Porte) et parue en 1756 sous l’adresse fictive de Londres. Le rédacteur du Journal encyclopédique(42) feint lui-même de trouver «trop peu intéressans» les «deux mille Chefs d’accusation» dressés contre les feuilles de Fréron, «condamné dans tous les points». La correction «judicieuse» et «pleine d’humanité» infligée au censeur pourrait néanmoins «être un modèle pour celui qui en est l’objet». L’analyse porte, quant à elle, sur les «quatre meilleurs Ouvrages qui aient paru depuis dix-huit mois» : 1° Les pensées de Mr. Diderot sur l’interprétation de la nature; 2° La Philosophie applicable à tous les objets de l’esprit et de la raison, par Mr. l’Abbé Terrasson; 3° Le Discours sur l’origine et l’inégalité des condition, par Mr. R. de G.; 4° Le Traité des sensation de Mr. l’Abbé de Condillac. Ces livres «si heureusement choisis» nous font toucher «enfin à l’origine de nos connaissances qui aboutissent toutes à une premiere sensation». Ils nous enseignent «la naissance et  le progrès des Arts», le lent développement de nos «Principes de Morale  & de Politique». Or, «c’est en reprenant cette chaîne admirable, que notre esprit est ramené à l’état présent des choses, qu’il apprend à rectifier ses sens, à diriger ses facultés, à regler ses penchans, à étendre ses vues, à hâter enfin cette perfectibilité», qui est «le plus bel appanage des hommes».

L’axiologie chrétienne traditionnelle, qui éclairait le devenir terrestre d’une lumière d’apolcalypse, est ici battue en brèche. Les signes du temps manifestent désormais les acquis graduels d’une civilisation en marche vers une condition meilleure. Le Giornale évite de collaborer à cette anthropodicée que la nouvelle philosophie de l’histoire, de Voltaire à Condorcet, constitue pour le bonheur de l’humanité. On comprend qu’il s’abstienne également d’évoquer le Philosophe chrétien de Formey et de traduire l’impertinente comparaison placée en fin d’article : plusieurs «voudroient que Mr. Formey aspirât moins à être un Auteur fécond, qu’un Auteur parfait (…) Semblable à ces Sultans, qui épuisés, énervés dans les bras de l’amour ne procréent que des enfans mal sains & peu vigoureux, il ne donne point à ses Ouvrages, ces traits mâles & hardis, qui caractérisent le génie sublime & impétueux(43).» Le Giornale ne fera pas d’avantage mention de la querelle opposant Formey à Adolf Friederich Reinhard,  dont la Dissertation sur l’optimisme, primée par l’Académie royale de Berlin, comparait le système de Pope — tout est bien — à celui de Leibniz sur le meilleur des mondes.

Il arrive qu’à l’auto-censure idéologique s’ajoutent des contraintes dictées par un certain pragmatisme éditorial ou des impératifs d’ordre plus technique. Ainsi, le Giornale limite à l’occasion le nombre d’extraits cités, offant de tel ou tel auteur une image relativement tronquée. C’est le cas pour Voltaire, dont la Collection complette des œuvres, publiée par les Cramer à Genève en 1756, fait l’objet d’une importante série de comptes rendus. Le premier d’entre eux soulève la question, alors très débattue, de la relativité de l’expérience esthétique. «Il est des beautés particulières qui plaisent seulement à un tel Peuple», notent les rédacteurs. Comment, dans ces conditions, traduire les vers voltairiens et les adapter aux normes du goût italien? La difficulté de l’exercice conduit l’équipe de Lucques à supprimer les citations de la Henriade (à la fin du 5e chant) et des Mélanges de Poësie retenues par leurs confrères liégeois. Les lecteurs du Giornale seront également privés des passages de la Bataille de Fontenoy illustrant «l’umanità» qui  «règne dans le Poème», comme «dans presque tous les Ecrits de l’Auteur».  De même, ils devront se passer des «quelques vers pris au hazard» dans la Pucelle d’Orléans, «poème le plus plat, le plus bas et le plus grossier qui puisse sortir de la presse(44)».  En l’occurrence, l’omission semble surtout liée au climat intellectuel de la péninsule et à l’horizon d’attente d’un public certes séduit par la nouvelle morale du sentiment mais dont le catholicisme tolérant s’accomode mal de certaines outrances formelles. Ettore Levi-Malvano a rappelé que Voltaire lui-même n’utilise jamais la formule «Ecrasez l’infâme» dans sa correspondance avec ses amis italiens, lesquels «sympathisent pourtant avec l’œuvre de toute sa vie». Or on sait le scandale qui a entouré la publication de la Pucelle, dont les premières éditions pirates, réécrites avec force détails graveleux, voient le jour en 1755. Independamment des pressions éventuelles exercées par les autorités ecclésiastiques locales, il ne semble pas douteux que le lectorat italien eût été choqué par la crudité et la hardiesse de ton de cette épopée burlesque, dont le Journal  propose, dans sa livraison du 15 janvier 1757, l’extrait suivant(45) : 

   Louis s’en vint du fond des Pays-Bas ,
   Pour cogner Charles & heurter le trépas
   Baiser soubrette est peché dans la loi
   Agnès baisoit, Agnès étoit saillie
   A ses baisers il veut que l’on riposte,
   Et qu’on l’invite à courir chaque poste.
   Jusqu’à ce que les Vierges du Seigneur,
   Malgré leurs vœux sachent garder le leur

Notons que l’historiographie militante de Voltaire, qui entend libérer la connaissance historique de l’obscurantisme clérical, fait elle aussi l’objet de réserves explicites. Les rédacteurs italiens ajoutent en effet à la recension de l’Essai sur l’histoire générale l’apostille suivante : «Così dicono i Sig. Giornalisti di Liegi, ma il Traduttore non trova sempre così.» Et de dénoncer, cum grano salis, la représentation des Croisades faisant du Pape «le général en chef des armées européennes» : «Bella immagine d’interpretazione Poetica più che Istorica, se non si scoprisse un pochetto maligna!»(46)

2.2. Les additions

Le Giornale ajoute divers articles, dont plusieurs mettent en valeur la littérature italienne contemporaine et les réalisations typographiques locales. L’équipe de Diodati rend notamment compte des Mémoires pour servir à l’histoire de la maison de Brandebourg, publiés à Lucques par Vincenzo Giuntini, l’imprimeur du Giornale(47). L’annonce voisine avec une Note sur certaines œuvres imprimées à Brescia par Giammaria Rizzardi(48). La première est constituée des Rime du comte Durante Duranti (1755). On y traite de «sujets moraux», «come sarebbe dell’amicizia, dell’ospitalità, dell’educazione de’ figlioli, e simili». Des sonnets célèbrent des princes, des saints, des moines, des mariages, des lettrés — le genre d’ouvrage tout à fait «pur et épuré» qui vous mérite illico le titre de Cameriere d’onore du pape. Rizzardi ne prend guère de risque:  le Giornale signale encore son édition de la Concorde evangélique de la passion du Christ : Libro utilissimo, annotazioni fruttosissime, profonda dottrina…

D’autres articles originaux concernent la description de pays lointains, tel L’Orénoque illustré du Père José Gumilla, paru en espagnol en 1741 et en traduction française  par Eidous en 1758(49). Le Giornale insère un élogieux compte rendu de ce classique de la littérature sur l’Amérique du Sud qui célèbre sans réserve l’entreprise missionaire : une «tendresse apostolique», «nulle passion, nulle partialité», un «tour simple et naturel» contrastent avec le style ordinaire des écrivains espagnols, enclins à l’excessif.(50) Le P. Gumilla ne différait pas en réalité des autres jésuites, qui regardaient les Indiens «comme des bêtes féroces que la seule Religion pouvait domestiquer(51)». Après tout, Voltaire lui-même n’écrivait-il pas dans l’Essai sur les mœurs que l’action des jésuites du Paraguay représentait «à quelques égards le triomphe de l’humanité(52)»? Pour ce qui est de la sauvagerie des habitants du Nouveau Monde, le philosophe n’y voyait qu’un trait commun du primitivisme : en dehors des Péruviens, tous ceux qui «s’étaient fait une religion l’avaient faite abominable»(53). L’Orénoque illustré en témoignerait : dans un pays dont les naturels ont «un culte et une religion», «les prêtres, avant d’aller au temple pour y sacrifier les victimes, s’enduisent tout le corps de gomme et jettent ensuite par dessus de la poudre d’or». Mais le jésuite, et le journaliste avec lui, démystifient d’avance l’impossible et décevant Eldorado de Candide : Il P. Gumilla ha voluto fare une capitolo lunghissimo, per distruggere le storie favolose, che sono state inventate sopra la provincia di Manoa del Dorado(54).

Les additions propres au Giornale vulgarisent par ailleurs certaines questions de santé publique divisant alors les hautes sphères du monde savant. La livraison d’octobre 1756 offre ainsi un article qui demeurera sans équivalent dans le Journal(55) et qui rend compte de l’Essai sur l’éducation médicinale des enfans et sur leurs maladies d’un certain Brouzet, de Béziers, medico abile et fisico illuminato (1754)(56). L’ouvrage participe d’une préoccupation qui s’était notamment exprimée dans la Pédiatrie pratique du Suisse Théodore Zwinger (1722) et dans l’Orthopédie d’Andry de Boisregard, ami d’Helvétius père (1741). On y examine une triple interrogation, qu’on ne cessait d’agiter depuis l’Antiquité, de Plutarque à Érasme et de Vivès à Rousseau : «I. Faut-il nourrir l’enfant de lait? II. Du lait d’une femme? III. Du lait de sa propre mère? »(57) Daniel Droixhe a mis en évidence comment cette réflexion sur l’alimentation et la culture du corps rencontre le débat sur l’inoculation de la variole, d’une part, les projets de de «perfectionnement de l’espèce humaine», de l’autre. On ne s’attardera donc pas à ces articles d’anthropologie physique articulant «eugénisme, mépris de la décadence nobiliaire et exaltation de la compétition bourgeoise» en fonction d’une «idéologie qui devait être assez largement partagée par le lectorat éclairé»(58).

On se souviendra plutôt que Maupertuis est intervenu dans ces discussions où, sous la référence au matérialisme de Lucrèce, pointe déjà la notion darwinienne de sélection naturelle. Le Giornale fait écho à la polémique suscitée en Italie par la publication de son Essai de philosophie morale (1749). Rappelons brièvement les étapes majeures de cette longue controverse qui eut pour épicentre la ville de Brescia(59). En 1748, l’Anti-Sénèque de La Mettrie proposait une théorie du bonheur qui associait, sur le modèle d’Epicure, l’exercice de la vertu à la satisfaction des besoins et des plaisirs collectifs. À cet utilitarisme jubilatoire, l’Essai de Maupertuis oppose les «calculs froids et secs(60)» d’une raison toute stoicienne. Deux remèdes s’offrent tout compte fait à l’homme pour lutter contre son «mal de vivre(61)» : «augmenter la somme des biens» ou «diminuer la somme des maux». Contre La Mettrie, Maupertuis choisit le second. L’analyse en termes mathématiques des questions d’ordre éthique ouvrait la voie à une progressive confusion entre bien moral et bien-être socio-économique. Elle préparait l’avénement de cette «science si nouvelle» venue d’Angleterre, ayant pour objet  «la richesse des nations, leur puissance, leur bonheur(62)».

C’est à la seconde édition de l’Essai, parue à Dresde en 1752, que répond le Ragionamento sopra un libro francese del signore di Maupertuis de Francesco Maria Zanotti,  alors secrétaire d’une des académies savantes les plus actives de la péninsule, l’Institut de Bologne. Aux yeux de cet érudit chrétien, la morale n’est pas une affaire de calcul : le plaisir et la douleur ne sont pas des données quantifiables en fonction de leur durée ou de leur intensité. Cette objection de principe vise directement l’utilitarisme social à la mode, dont les présupposés menacent l’économie chrétienne du salut. L’intervention de Zanotti, homme de sciences réputé, premier vulgarisateur italien de la théorie newtonienne des couleurs, n’était peut-être pas exempte d’un certain nationalisme «misogallo» dont Bologne, sa ville natale, donnait alors l’exemple. Quoi qu’il en soit, la publication de son Ragionamento provoqua «una controversia che commosse tutta Italia». Les actes en ont été recueillis dans deux volumes sortis, en 1756 et 1757, des presses de l’éditeur vénitien Pietro Valvasense(63). Ils comprennent, entre autres, les contributions de deux Dominicains, Casto Innocente Ansladi(64), et Tommaso Schiara.

L’équipe de Diodati consacre à ce recueil  un compte rendu original qui donne la mesure de l’ambivalence de la diffusion des Lumières françaises en Italie et des difficultés d’interprétation que celle-ci pose à l’historien des idées. Franco Venturi a montré comment les intervenants successifs au débat soit méconnaissent, soit évacuent à dessein la provocation fondamentale de l’Essai, à savoir ses règles d’arithmétique morale et leur application à l’ordre des échanges collectifs. Cécité intellectuelle ou stratégie d’arrière-garde? La question reste ouverte. Toujours est-il que le Giornale participe, en partie du moins, à ce détournement de la controverse, bientôt focalisée sur la question rebattue des rapports entre stoïcisme et christianisme(65). Il est vrai que l’Essai de Maupertuis avait relevé certaines divergences significatives entre les deux doctrines, en particulier le fait que «les Stoïciens aiment la vertu pour elle-même, là où les Chrétiens l’aiment pour ce prix qu’ils espèrent en tirer». Zanotti riposte par une déclaration de foi syncrétiste, suivant laquelle loi de nature et loi divine, philosophie classique et morale évangélique convergent. Cette réappropriation, somme toute assez banale, de la tradition païenne a suffi au Père Ansaldi pour faire de Zanotti «un solenne sostenitore della Filosofia stoica». Les Vindiciae Maupertuisianae du Dominicain réaffirment avec une farouche intransigeance les principes fondateurs de l’eschatologie chrétienne : «seule la révélation peut enseigner aux hommes l’immortalité de l’âme» et, partant, les contraindre au bien. Soutenir, comme le fait Zanotti, que la «raison naturelle» peut les en avertir enlève à la religion un «privilège réservé à elle seule».

Ce rappel à l’ordre dogmatique s’accompagnait en réalité de considérations plus actuelles: mise en évidence de la fonction sociale du catholicisme; exaltation de la religion primitive des «patriarchi», dont la tradition fut maintenue par «gli egiziani tra le loro flagellazioni, i greci tra i loro balli, i barbari tra i loro sconci schiamazzi, i romani tra le loro guerre e l’arti loro, tra le lor fole gli africani, e gl’indi occidentali ultimamente scoperti, che con gli ebrei e co’ i greci neppur commerzio ebber mai(66)». Le Giornale, qui se range résolument aux côtés de Zanotti,ne fait aucune allusion à cette concession calculée au déisme, encadrée de références à Brucker, Olivet et Lafitau. Il se contente de mentionner les publications qui jalonnent la poursuite du débat. Aux Trois Discours de Zanotti parus à Naples succède une longue Lettre d’Ansaldi, «la quale era piena di tanta perturbazione, e trasporto, che facea ben conoscere, che il P. Ansaldi non era Stoico(67)». Zanotti réplique à son tour par une nouvelle série de Lettres publiées sous le pseudonyme de Giuseppe Antonelli. Entretemps, le Père Schiara, Bibliothécaire de la Casanatense(68), adresse à Ansaldi un opuscule de compromis, présenté par les rédacteurs de l’article comme une démonstration de la parfaite orthodoxie de Zanotti, qui ne s’est «mai partito nè dalla sana dottrina, nè dal vero(69)».  Par la suite, la controverse s’essouffle et s’égare dans les méandres d’une érudition stérile, «con poco utile (…) della Filosofia».


CONCLUSIONS

Quel rôle et quelle influence attribuera-t-on en définitive à la publication du  Giornale enciclopedico di Liegi? On l’a vu, l’équipe de Lucques a, dans une certaine mesure, adapté le style et le ton de son modèle aux attentes spécifiques du lectorat péninsulaire. Point de fanatisme de l’antifanatisme,  point d’expressions  trop «violentes pour des oreilles italiennes» dans les livraisons soumises à l’approbation des réviseurs attachés à la République de Lucques. Sans doute, les choix éditoriaux de Diodati, ses précautions oratoires, ses silences de circonstance reflètent-ils par endroits l’attitude généralement hésitante des milieux cultivés à l’égard de l’entreprise encyclopédique. E. Levi-Malvano a bien décrit cette «ondoyante opinion moyenne du public» toscan, tantôt séduit, tantôt «décontenancé» par la marche des idées nouvelles venues de France. Au demeurant, la personnalité du directeur du Giornale, «enthousiaste», «sensible», mais également «tourmenté», «incertain dans ses opinions(70)», possède  elle-même sa part d’ombre et de lumière.

On ne saurait toutefois réduire les ambitions intellectuelles et politiques des rédacteurs du Giornale  au seul projet de «corriger en les mitigeant les positions les plus avancées de la Pensée des Lumières(71)». Dans les protestations de bonne foi et les prudentes réserves de Diodati entre aussi cette part de ruse  qui veille à ne pas reproduire des opinions hétérodoxes sans affecter au moins de les récuser. L’Italien a bien assimilé la leçon de ses maîtres. Sans nécessairement se contenter de la reproduire. Rappelons que le Giornale incline à l’occasion le propos des Encyclopédistesdans le sens des textes philosophiques les plus radicaux. Et qu’il ne se prive pas de fustiger, par exemple, «les gens qui manient les finances» sans se faire «scrupule de mettre tous les jours des fardeaux sur les épaules du pauvres peuple(72)» ou le colonisateur qui prétend «demander le sang de son semblable», «en calculer le prix» et «en attendre  son bonheur(73)».

On retiendra donc surtout la fonction pionnière que revêt l’entreprise de Lucques. Son succès a sans nul doute ouvert la voie  à l’importante floraison encyclopédique de la decennie suivante. On sait que la double réédition toscane de l’Encyclopédie demeure un phénomène sans précédent ni équivalent au sein de l’Europe des Lettres. Celle que les Frères Verri font imprimer à Livourne sur les presses de Giuseppe Aubert, premier imprimeur du Traité des délits et des peines (1764), témoigne de la progressive maturation de la pensée scientifique italienne. Héritière d’une culture prioritairement artistique et littéraire, la bourgeoisie intellectuelle se tourne désormais résolument vers les connaissances pratiques et les arts  mécaniques. Cette orientation «utilitaire», en partie initiée par Diodati et son équipe, trouve de nouveaux prolongements dans le Giornale Enciclopedico et la Piccola Enciclopedia de Vicenza, les Memorie enciclopediche de Ristori, les différents projets d’Encyclopédie Méthodique ou même d’Encyclopédie «de poche» de Giuseppe Bencivenni Pelli et d’Alessandro Zorzi, préludes à la vaste entreprise d’Yverdon, précisément confiée à un éditeur d’origine italienne, Fortuné-Barthélemy de Félice(74). Sans doute un inventaire systématique de ces Dictionnaires, Mémoires et Journaux permettrait-il de préciser la carte des «voies obliques» de la propagande philosophiques en Italie et de mieux mesurer le chemin accompli, de la République de Lucques au Royaume de Naples.

(Cet article a paru dans L'Encyclopédisme au XVIIIe siècle, Françoise Tilkin (éd.), Bibliothèque de la Faculté de Philosophie et Lettres de l’Université de Liège Fascicule CCXCVI, 2008, p. 77-94.)


Notes

(1) Journal Encyclopédique (JE), t. V/3, p. 138, cité par J. Proust, Diderot et l’Encyclopédie, Paris, 1962, p. 258.
(2) La péninsule s’éveille à l’encyclopédisme vers le milieu du siècle: de 1745 à 1751 paraît à Venise le Nuovo dizionario scientifico e curioso, sacroprofano, de Giovanni Francesco Pivati, lequel fait office de 1er dictionnaire encyclopédique pour les Lumières italiennes, succèdant à la traduction par Jacopo Fabrizi de la Cyclopedia of Universal Dictionary of Art and Sciences d’Ephraim Chambers, ouvrage dont Francesco Maria Secondo publie à Naples, dès 1747, une traduction concurrente.
(3) E. Levi-Malvano, "Les éditions toscanes de l’Encyclopédie", Revue de littérature comparée, III année, 1923, p. 213-256.
(4) M. Rosa, "Encyclopédie, ’lumières’ et tradition au 18e siècle en Italie", Dixhitième siècle, n.4, 1972, p. 110-168.
(5)Salvatore Bongi, "L’enciclopedia in Lucca", Archivio storico italiano, serie 3, vol. XVIII, 1873, p. 64-90.
(6) Le edizioni toscani dell’Encyclopédie. Il contributo di Ottavanio Diodati all’impresa lucchese e il confronto con le note del testo di Livorno. Tesi di laurea,Università degli studi di Pisa, Facoltà di Lettere e Filosofia, Corso di laurea in lingue e letterature straniere moderne, publiée sur internet (Tesionline).
(7) Cf. aussi sur ce point Franco Venturi,"L’Encyclopédie et son rayonnement en Italie", Cahiers  de l’Association internationale des Études françaises, n° 3-4-5, 1953, p. 11-17.
(8) Le contrat de traduction arrêté entre Ottaviano Diodati, directeur de la publication et l’imprimeur Giuntini date du 4 avril 1756.
(9) Diplômé en médecine et en philosophie de l’Université de Pise, membre de l’Accademia degli Oscuri et de l’Académie de médecine de Montpellier, Sebastiano Paoli avait lui-même pratiqué l’inoculation à Rome sur la personne du Duc Baldassare Oderlechi.
(10) Cité par Gabriele Benuci, op. cit., p. 51-52.
(11) "Novelle Mire degli Autori del Giornale enciclopedico, Giornale Enciclopedico di Liegi (G.E.L.), 1757, VII/3.
(12) Diplomazia e cultura nel Settecento. Echi italiani della guerra dei sette anni, Pisa, Ets, 1984.
(13) J.E., novembre 1756, VIII/1; G.E.L., 1757, VIII, 1
(14) La formule est employée par Antonio Genovesi, dans une lettre à un certain Grisellini; Sur cette figure majeure de l’Illuminisme italien cf. A. Pennisi, La linguistica dei mercatanti. La linguistica dei mercatanti. Filosofia linguistica e filosofia civile di Vico a Cuoco, Naples, A. Guida Editori, 1987.
(15) Lorenzo Tosi et Anton Maria Vannucchi ont notamment rassemblé une Raccolta d’opusculi sopra l’opinioni filosofiche di Newton, Florence, 1744. Cf. Mario Rosa, art. cit., p. 116 et sv.
(16) J.E., janvier 1757, I/2 p. 73 et sv.; G.E.L., 1757, IX/2, p. 61 et sv.
(17) Les thèses de cet ouvrage polémique  furent discutées rapidement un peu partout en Italie. Cf. F. Venturi, Il Settecento riformatore Da Muratori a Beccaria, Turin, 1969, p. 582 et sv.
(18) J.E., janv. 1757, I/1; G.E.L., 1757, IX/2.
(19) A. Genovesi, Ragionamento sul commercio universale, cité par F. Venturi, op. cit., p. 582.
(20) Les comptes rendus des articles de l’Encyclopédie figurent souvent en tête des différentes  livraisons liégeoises et italiennes. L’ordre des reproductions ne suit pas nécessairment celui, alphabétique, de l’original. En général, le G.E.L. reproduit exactement et intégralement l’extrait et la présentation du J.E. C’est le cas des articles Ethiopiens, Existence, Etiquette, Fêtes, Extrait, Expérience, Expansibilité, Evaporation, Fleuve, Fat, etc.
(21) J.E., VIII/2, décembre 1756, p. 5 ; G.E.L., VIII/2, xxiii, p. 4.
(22) Pour une analyse détaillée de cet article et du contexte qui entoure sa publication , voir la belle étude de Catherine Cusset, "Qui peut définir les femmes?" L’article "Femme" de l’Encyclopédie (1756). Sur les femmes de Diderot (1772)", INDIGO & Côté femmes éditions, 1999.
(23) J.E., VII/2, octobre 1756, p. 64.
(24) G.E.L., VII/2, 1757, p. 52 et sv.
(25) Ranto de Laborie [G.-A. de Méhégan], Lettres sur l’éducation des femmes, Saint Omer, Boubers, 1757, p. 3.
(26) B-Cl. Graillard de Graville, L’ami des filles, Paris, 1761, p. 8-9.
(27) J.E., VII/2, octobre 1756, p. 64.
(28) Martine Sonnet, L’ducation des filles au temps des Lumières, Paris, Ed. du Cerf, 1987.
(29)  Ibid<./em>., p. 63.
(30) Ibid., pp. 67 et sv.
(31) Qui peut définir les femmes ? L’article "Femme" de l’Encyclopédie (1756) Sur les femmes de Diderot (1772),Indigo & Côté-femmes éditions, 1999.
(32) G.E.L., VII/2, 1757, p. 63.
(33) J.E., VII/2, octobre 1756, p. 76.
(34) J.E. VIII/2, 1er déc. 1756, p. 5-12; G.E.L., VIII/2, 1757, p. 5-11.
(35) Les arguments prouvant leur dépendance généalogique à l’égard des Égyptiens sont reproduits tels quels : « usage de la Circoncision et des embaumemens », « mêmes vêtemens », « mêmes Dieux », « même hyeroglyphe », « distinction du bien et du mal moral », « immortalité de l’ame », etc. Le récit de leur « invention de l’Astronomie » est également fidèle, avec quelque coupures de détails.
(36) Torino : Ed. Giappichelli, 1961, p. 77-78. ; Dans son ouvrage sur La fortuna di Rousseau in Italia (1750-1815), Silvia Rota Ghibaudi évoque la figure de cet "esprit éclairé", "ouvert aux divers courants de la pensée européenne", le premier des lettrés péninsulaires "à intervenir dans la discussion sur le second discours»Cet « esprit éclairé et ouvert aux divers courants de la pensée européenne », ayant « fuit l’Italie en 1737 pour des motifs religieux, se réfugia à Lausanne, où il embrassa le calvinisme ; il voyagea dans différentes villes européennes et participa activement aux études scientifiques dans le domaine des mathématiques, de la géométrie et de l’astronomie ». Au moment du Discours sur l’inégalité, il était aussi professeur de philosophie à Utrecht et se présente, sur ce plan, comme un disciple de Locke.
(37) JE, 1757, II/2, 3-31 ; GEL, 1757, X/2, 1757, p. 3-26.
(38) JE, p. 12 sv. ; GEL, p. 11.
(39) En somme, refusera-t-on à l’homme primitif ce sentiment d’inclination amoureuse et de préférence sexuelle qui adoucit même la fierezza delle tigri ?
(40) J.E., 1757, II/3, 35-59; G.E.L., 1757, X/3, xxx, p. 30-34.
(41) J.E., I/3, 1er février 1757, p. 140-42 et 147-149.
(42) J.E., VII/1, 1er octobre 1756, p. 85-89.
(43 J.E., II/1, 15 février 1757, p. 73-77.
(44) J.E., I/2, 15 janvier 1757, p. 118-21.
(45) Ibid.
(46) G.E.L.XIII/1, p. 33.
(47) GEL, IX/3, août 1757, p. 89-95. L’ouvrage, de 1756, réutilise notamment les Mémoires sur le même sujet dus à Frédéric II (1751).
(48) GEL, IX/3, août 1757, p. 84-82.
(49) GEL, VII/1, octobre 1756.
(50)p.  73-74.
(51) p. 67.
(52) Essai sur les mœurs et l’esprit des nations, éd. R. Pomeau, Paris : Bordas, 1990, chap. CLIV, t. II, p. 387.
(53) Ibid., chap. CXLVI, p. 343. « Il n’y a guère de peuples dont la religion n’ait été inhumaine et sanglante : vous savez que les Gaulois, les Carthaginois, les Syriens, les anciens Grecs, immolaient des hommes » (chap. CXLVII, p. 349).
(54)p.  66. Pour le journaliste italien, « l’effort le plus pénible des missionnaires réside incontestablement dans l’apprentissage des différentes langues indiennes », dont il évoque brièvement les modes articulatoires (68).
(55) Il faudra attendre une dizaine d’années avant que la question de l’alimentation des enfants soit spécifiquement abordée dans le Journal dans un article original intitulé De l’avantage qu’il y a de donner le sein aux enfants aussitôt qu’ils montrent quelque empressement de téter (1768, VII/3, p. 125-27).
(56) A Paris, chez Cavelier, 2 vol., 1754; G.E.L., 1756, VII/1, pp.75-88 : Saggio sopra l’educazione medicinale de’ fanciulli, e sopra le lor malattie del Sig. Brouzet.
(57) 81 sv. Sur la question, cf. ROUSSEAU, Œuvres complètes IV, éd. B. Gagnebin et M. Raymond, Paris : Gallimard, 1969, 257, note 1, que l’on suit ici et qui renvoie à R. Mercier, L’enfant dans la société du XVIIIe siècle  (sur l’Émile,  livre I).
(58) D. Droixhe, Le cri du public. Culture populaire, presse et chanson dialectale au pays de Liège (XVIIIe – XIXe siècles), Bruxelles, Le Cri, 2003, p. 43.
(59) Sur la réception de l’Essai de Maupertuis en Italie, voir notamment, F. Venturi, op. cit., p. 390 et sv.
(60) P.-L. Moreau de Maupertuis, Œuvres, Lyon, Bruyset, 1756, t. 1, p. 186; cité par F. Venturi, op. cit., p. 392.
(61) Ibid., p. 204.
(62) Ibid;, p. 416.
(63) Raccolta di trattati di diversi autori concernenti alla religione naturale e alla morale filosofia de’ cristiani e degli stoici, Venise, Pietro Valvasense, 1756-57.
(64) Né à Cremone en 1710 et mort à Turin en 1780, cet érudit fut sensible aux ferments rationels de la culture illusministe. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages de théologie et d’exégèse biblique qui témoignent de son intérêt pour les croyances  et le monde païen.
(65) G.E.L., XIII/2, pp. 50 et sv.
(66) Diffesa del signor di Maupertuis dalle censure del signor dottore Francesco Maria Zanotti tradotta dal latino dal padre Casto Innocente Ansaldi in linguaggio italiano da Lorenzo Dorighi Ferrarese, in Raccolta di trattati, op. cit., vol. 1, p. xxix. L’original latin avait pour titre: Vindiciae Maupertuisianae ab animadversionibus Francisci Mariae Zanotti, quibus quantum philosophiae morali stoicorum religio praestet in infelicitate vitae minuenda demonstratur, Venise, P. Valvasense, 1754.
(67) G.E.L., XIII/2, p. 56.
(68) Bibliothèque fondée à Rome par les Dominicains du Couvent de S Maria sopra Minerva à l’invitation du Cardinal Girolamo Casanate. Elle s’est distinguée au 18e siècle par une politique d’acquisition éclairée, ouvertes aux différents domaines des sciences, de l’économie et du droit.
(69) Ibid.,  p. 58.
(70) E. Levi-Malvano, op. cit., p. 231.
(71) P. Urbani et A. Donato, I periodici di "ancien régim" e del periodo revoluzionario nelle biblioteche italiane,Roma, Il Geroglifico, 1992.
(72) G.E.L., VIII/1,1757, pp. 3-13 ; J.E., VIII/1, 15 novembre 1756, p. 3-15.
(73) G.E.L. IX/1, 1757, p. 52; J.E., I/1, 1er janvier 1757, p. 59.
>(74) Sur l’Encyclopédie d’Yverdon et l’Encyclopédie Méthodique de Panckoucke et Plomteux, voir P. P. Gossiaux, "L’Encyclopédie liégeoise" in Les Lumières dans les Pays-Bas autrichiens et la Principauté de Liège, Bruxelles, Bibliothèque Royale Albert Ier, 1983, pp. 142 et sv.; ID. "L’Encyclopédie liégeoise (1778-1792) et l’Encyclopédie nouvelle. Nostalgie de la taxis", in Livres et Lumières au Pays de Liège, Liège, Desoer, 1980, p. 199- 236.


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